Pour Andoch Noutépé BONIN, mes douleurs ne sont plus à panser !

bonin 2Une grande bibliothèque vient de brûler ce 06 octobre 2014. Une immense source d’information de première main vient d’être détruite et le Togo vient de perdre un colosse de la politique, une des figures emblématiques de la lutte pour l’avènement de la démocratie au Togo. C’est avec beaucoup d’émoi et de stupéfaction que j’ai appris ce matin, le décès d’Andoch Noutépé Bonin dit « papa la pipe » comme l’appellent affectueusement les Togolais.

À 75 ans, Le destin a voulu que M. Andoch Noutépé BONIN nous quitte au lendemain de l’anniversaire du soulèvement populaire du 05 octobre et au terme d’un combat politique qu’il a livré, de manière discrète et exemplaire, durant plusieurs décennies avec exils et acharnement sans jamais se plaindre. Tenace et fort jusqu’au bout, il laissait paraître à tous, dans l’exercice de son métier de traducteur professionnel, et à son entourage immédiat, qu’il surmonterait cette maladie implacable.

Le jour j’ai connu et partagé des moments avec Andoch BONIN.

Andoch Bonin

Andoch Bonin

Je me rappelle comme si c’était hier lors d’une virée avec lui à Aflao la ville frontalière entre Lomé et le Ghana, où il aimait souvent aller faire ses soins. Ce jour-là, le destin a voulu que je passe dire bonjour à mon ancien directeur, un cousin de M. BONIN. Je remarquai à mon entrée dans la maison, la silhouette d’un vieil homme assis sous la véranda avec une canne posé sur les genoux. D’entrée je ne savais pas qui il était, je fis juste les salutations d’usage puis je pris place près de lui.

La seule remarque immédiate que j’ai faite est que le Monsieur dans ses propos ne parlait que de la politique togolaise, du passé au présent, sans manquer une seule virgule. Il dégageait une certaine énergie qui d’ailleurs augmentait plus ma curiosité à découvrir qui il était réellement. Après plus de deux-heures passées ensemble, il demanda, à mon directeur :

  • Qui est ce jeune homme ?
  • Il s’appelle Emmanuel, c’est un de mes anciens journalistes. Répondit mon Directeur

          Quelques bouffées de rires ironiques, puis M. Bonin tourna vers moi.

  • Tu es journaliste ou rapporteur d’information mon petit ?
livre andoch

Le livre vengeur : Le Togo du sergent en général

J’étais surpris par la question, mais avec le clin d’œil que me faisait mon Directeur, je compris qu’il fallait me taire. Un petit silence puis, il reprit que lui c’est Andoch BONIN tout court. Il a besoin que je l’accompagne à Aflao si je suis disponible. Tout le reste fut fait et depuis ce jour nous sommes devenus des amis. Plusieurs de ses publications, dont « le Togo du sergent en Général », cette œuvre polémique, passeront des séjours dans ma petite bibliothèque.

En deux mois, je découvris tout sur la brillante carrière d’interprète internationale, de chargé de mission, de polyglotte de 12 langues internationales, d’homme politique, d’écrivain, de chef de famille et une grande partie d’histoire de sa vie d’exil ! En tout, je compris qu’il n’était certes pas un homme à poursuivre chimères et honneurs.

Je compris aussi que c’est avec grand courage qu’il s’est lancé corps et âme tout entier dans la vie politique, après avoir hésité à servir Feu président Étienne Gnassingbé Eyadema. Très attaché à sa langue maternelle l’Ewé, défenseur inlassable de cette langue, il a été l’un des inspirateurs de l’enseignement de l’Ewé.

Cher grand-père et ami Andoch, ce soir, mes sanglots ne sont plus à interrompre !

Je te pleure fervent défenseur des langues africaines, grande Bibliothèque de l’histoire togolaise, homme de bien, ouvert, généreux, honnête, attentionné. Tu as été à ta façon, un de ces intellectuels africains qui font ma fierté et pour qui je porte beaucoup d’estime.

Au peuple togolais, que tu as tant aimé et protégé, à ta famille, tes amis, tes proches, tes compagnons de luttes et autres, j’adresse mes condoléances les plus attristées.

Bonin

Andoch Bonin à Lomé en 2009

Andoch BONIN, le jour tu me racontais ta première journée de travail avec Étienne Eyadema à la présidence, le  jour où tu as été arrêté par les militaires  alors que la Conférence Nationale venait à peine de débuter, tes multiples voyages diplomatiques que tu considérais comme une pénitence pour vivre, tes années d’exil, etc. Dieu sait combien tu en avais encore l’émotion au vif.

Oui, lorsque tu essayais de me donner un coup de pouce, en me prodiguant des conseils de toute sorte, tu étais alors un guide, un informateur, un conseiller, une source d’inspiration pour moi. Mais tu étais aussi un grand-père et ami farceur, espiègle, facétieux, lorsque tu me parles de tes astuces à la présidence pour obliger Eyadema à parler le français.

 Oui, Andoch BONIN, tu es aujourd’hui une bibliothèque brulée, car à l’heure où je mets en ligne ces mots, c’est ta sagesse et ta connaissance qui s’en vont. Mais, ayant profité de ta présence un tant soit peu dans ma vie, tes paroles, livres et archives resteront ancrés en moi, dans ma mémoire, comme des petites flammes et des lumières qui me guideront.

Je sais que nous n’irons plus à wuiti ni à Aflao, je sais que c’est fini tes blagues, je sais que tu ne crieras plus sur moi quand je filerais désormais dans la circulation,  Je sais que je n’aurai  plus droit à tes manuscrits et dossiers explosifs contre le Général Étienne Eyadema que j’avais le plaisir de feuilleter, mais tu resteras toujours dans mon cœur. Et comme tu m’as toujours confié : « Je suis rentré d’exil parce que je commençais par vieillir, je voudrais plutôt venir mourir sur ma terre natale, le Togo, que de le faire à l’extérieur ».

Que vivement ton âme repose en Paix sur cette terre qui t’a vu naître.

Emmanuel Vitus AGBENONWOSSI